Nos démocraties occidentales affectionnent les principes humanistes.

L’égalité en est le plus consensuel, le plus protecteur, le plus mobilisateur. Mais elle devient parfois une fiction performative : on affirme traiter chacun de la même manière, tout en organisant la société comme si chacun disposait des mêmes ressources pour faire valoir ses droits.

C’est une contradiction systématique : au nom de l’universel, on institue une neutralité qui, dans les faits, consolide l’avantage des mieux dotés.

La logique de color blindness — ne pas « voir » les différences pour être juste — aide à comprendre ce mécanisme. L’intention peut être louable : éviter l’assignation identitaire, empêcher l’essentialisation. Pourtant, cette posture bascule vite dans une forme d’aveuglement administratif.

Ne pas nommer les écarts, c’est souvent s’interdire de les corriger. Ne pas regarder les discriminations dans leurs laideurs, c’est laisser intactes les routines qui les produisent, c’est tolérer le saupoudrage comme solutions. L’égalité devient alors un langage de pureté, quand l’équité devrait être un langage d’action.

Ce point n’est pas théorique ; il structure la vie sociale. La naissance distribue des capitaux inégaux — culturels, sociaux, économiques — qui orientent les trajectoires bien avant que l’école, l’emploi ou l’accès aux soins ne prétendent « donner sa chance » à chacun. C’est de Bourdieu. Refuser de voir ces dotations, c’est confondre l’égalité de droit avec l’égalité des conditions. Et c’est, trop souvent, produire une politique publique à deux vitesses : de grands discours universalistes, puis des dispositifs correctifs périphériques, intermittents, fragiles.

C’est précisément là que l’engagement associatif devient un révélateur démocratique. Non pas un supplément d’âme, mais un test de réalité : il montre ce que l’universel abstrait ne capte pas, parce qu’il travaille au contact des obstacles concrets.

À ANI International, association d’éducation populaire, nous assumons cette exigence : lutter contre les discriminations, favoriser l’éducation à la citoyenneté, encourager le dialogue interculturel — et, surtout, outiller une réflexion critique qui débouche sur des actes.

 

 

Parce que l’égalité ne se prouve pas en déclarations, mais en accès effectif aux droits, nous choisissons de partir des situations réelles : publics des quartiers populaires, personnes migrantes, femmes, jeunesses en recherche de place sociale.

Ce n’est pas « cibler » pour diviser ; c’est reconnaître pour agir. C’est faire de l’équité la condition de possibilité de l’universel, plutôt que son supposé reniement. C’est un challenge de tous les jours je l’avoue.

La lutte contre les discriminations en fournit une illustration concrète. Nous faisons le pari que le premier levier est la compréhension : clarifier ce qu’est une discrimination, rendre lisible le cadre légal, transmettre des outils de recours, former des professionnels comme des citoyens. Et nous croyons à une pédagogie de l’émancipation : passer de la sensibilisation à l’action collective, jusqu’à la prise de parole publique et au plaidoyer, notamment via le projet « Tous en Campagne Contre les Discriminations » : https://www.youtube.com/@aniinternational2563 

Mais une autre contradiction systématique s’ajoute à la première : on attend énormément des associations — inclusion, prévention, médiation, accompagnement — tout en les maintenant dans une économie de l’instabilité. Quand les moyens se contractent, ce ne sont pas des « structures » abstraites qui disparaissent : ce sont des permanences, des ateliers, des relais de confiance, des espaces où l’égalité devient tangible. Le débat public aime l’universel ; il finance plus difficilement ses conditions matérielles.

Il est temps de le dire sans posture : l’égalité qui refuse de voir finit par sélectionner. L’égalité qui assume de regarder peut, elle, devenir juste. Nommer les différences productrices d’inégalités n’est pas renoncer à l’unité civique ; c’est refuser qu’elle soit un privilège réservé à ceux qui n’ont pas d’obstacles à franchir.

 

Romuald Dzomo, DÉLÉGUÉ GÉNÉRAL ANI-INTERNATIONAL.